Linda Munyengeterwa : «L’Afrique est une priorité absolue pour l’IFC»

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L’Afrique subsaharienne figure en bonne place dans l’agenda de la Société financière internationale (IFC), filiale du groupe Banque mondiale qui y a investi 6,2 milliards de dollars pour l’exercice fiscal 2018, clôturé en juin dernier. Dans cet entretien, Linda Munyengeterwa, directrice régionale de l’IFC pour les infrastructures et les ressources naturelles en Afrique et Moyen-Orient, détaille les principaux projets d’infrastructure auxquels l’IFC a récemment contribué en Afrique et leurs mécanismes de financement. Elle y apporte également des précisions sur les mesures préconisées aux pays africains pour optimiser des projets d’infrastructure, ainsi que les priorités de l’IFC pour l’Afrique en 2019.

La Tribune Afrique : L’IFC intervient au niveau de plusieurs secteurs en Afrique. Pouvez-vous nous rappeler les différents domaines d’intervention où vous êtes le plus actifs aujourd’hui ?

Linda Munyengeterwa : L’Afrique est au centre de la nouvelle stratégie de l’IFC qui veut éliminer les principales entraves au développement durable de la région. Notre stratégie pour l’Afrique vise à créer des marchés par pays et par secteur. C’est une approche ambitieuse qui soutient l’esprit d’entreprise et l’amélioration du climat des affaires. Nous nous attelons à combler les déficits en matière d’infrastructures, à créer des secteurs productifs et à adopter des approches commerciales inclusives.

L’impact de cette nouvelle stratégie commence à se faire sentir : le dernier exercice était un record pour la région de l’Afrique subsaharienne, avec de nouveaux engagements d’investissements à long terme de 6,2 milliards de dollars, contre 3,5 milliards au cours de l’exercice précédent. Les investissements et les mobilisations annuels de l’IFC en Afrique ont représenté plus du quart de ses financements à long terme au niveau mondial. Il s’agissait du premier exercice au cours duquel l’Afrique subsaharienne représentait le plus important programme d’investissement régional de l’IFC.

Quel rôle l’IFC joue-t-elle auprès des États africains dans l’exécution de projets d’infrastructures ?

L’ IFC fournit des services de conseil en termes d’investissements et de développement en amont dans des projets d’infrastructure. Nos services de conseil aident les gouvernements à structurer et à mettre en œuvre des partenariats public-privé pour les infrastructures et à gérer les processus d’appels d’offres publics afin d’attirer des investisseurs privés pour des projets d’infrastructure.

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Le programme Scaling Solar est un bon exemple à travers lequel l’IFC a agi en tant que conseiller auprès de gouvernements pour attirer de l’investissement privé et réaliser des projets d’énergie solaire photovoltaïque rentables et à grande échelle. L’équipe de l’IFC aide les gouvernements à mener des études initiales de cadrage et de faisabilité, mais aussi à gérer le processus d’appel d’offres à plusieurs niveaux, enfin à évaluer et à sélectionner les offres reçues. Nos services d’investissement, eux, fournissent des capitaux à partir des fonds propres nécessaires au développement, font du financement mezzanine et accordent des prêts à long terme destinés au financement de projets d’infrastructures. Au cours de l’exercice financier clôturé en juin 2018, l’IFC a mobilisé et engagé près de 3 milliards de dollars destinés à des projets d’infrastructure en Afrique subsaharienne. Ce fut une année exceptionnel. Nous disposons également d’une unité de développement de projets en phase de démarrage, appelée IFC InfraVentures, qui est capable de soutenir le développement de projets d’infrastructure, en partenariat avec des développeurs industriels du secteur privé.

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Mais nous sommes plus qu’un simple fournisseur de capitaux : la participation de l’IFC à un projet permet à nos partenaires de bénéficier de notre expertise sectorielle, de nos pratiques environnementales et sociales, et dans certains cas, des produits et services de gestion des risques proposés par d’autres institutions du Groupe de la Banque mondiale, telles que l’assurance politique MIGA et les garanties IDA.

Quels sont les principaux projets d’infrastructure -les plus emblématiques- auxquels l’IFC a contribué en Afrique au cours de ces dernières années ?

Il y en a plusieurs, mais je citerai un projet récent : la centrale hydroélectrique Nachtigal au Cameroun, d’un coût de 1,2 milliard d’euros et d’une capacité de 420 mégawatts. Ce projet est emblématique pour plusieurs raisons. Premièrement, il s’agit d’une priorité pour le pays. 40% de la population camerounaise n’a pas accès à l’électricité. Le projet Nachtigal augmentera la capacité de production d’électricité du Cameroun de plus de 30%. Alors que le Cameroun avait précédemment financé de grandes centrales hydroélectriques avec une dette publique, ce projet a mobilisé des capitaux privés qui permettent de construire et d’exploiter ces centrales avec une efficacité élevée sans alourdir davantage les finances du pays.

En outre, le projet est un bon indicateur de la capacité de l’IFC à mobiliser des investissements privés. En plus d’investir 60 millions d’euros pour son propre compte et de consentir jusqu’à 110 millions d’euros de prêts dans le projet, l’IFC a mobilisé 806 millions d’euros auprès de 11 institutions financières et de quatre banques commerciales. Nachtigal témoigne également de l’excellente collaboration entre l’IFC et les autres institutions du groupe de la Banque mondiale, à savoir la Banque mondiale et la MIGA. L’IFC et la Banque mondiale ont appuyé conjointement les réformes de ce secteur crucial pour créer un environnement propice au développement des partenariats public-privé. De plus, près de 450 millions d’euros de garanties de financement de projets de la Banque mondiale et de la MIGAont permis de mobiliser des capitaux internationaux. Ce projet très important montre clairement comment le Groupe de la Banque mondiale peut aider les pays à réaliser des projets de développement à fort impact.

Concrètement, comment se déroule le processus de financement par l’IFC des projets d’infrastructure en Afrique ?

Nous réalisons des évaluations préliminaires afin d’identifier les opportunités de financement des projets et de déterminer si elles s’inscrivent dans les stratégies de l »IFC. Dans le processus, nous examinons la qualité du sponsor, les aspects économiques sous-jacents, l’impact sur le développement et les avantages économiques, ainsi que l’impact environnemental, social et la valeur ajoutée que l’IFC peut apporter. Si nous considérons que ces projets sont viables, capables d’attirer des financements commerciaux et sont de bons choix pour l’IFC, nous investissons pour notre propre compte et mobilisons d’autres investisseurs publics et privés tels que d’autres institutions financières, des banques commerciales, des donateurs, etc.

Nous sommes conscients que l’Afrique souffre d’un manque d’infrastructures énorme et que nos investissements seuls ne peuvent pas le combler. Dès lors, la mobilisation est un outil très puissant qui nous permet de rassembler des capitaux de tiers qui font confiance à l’IFC pour les projets sélectionnés. En plus de notre programme de syndication habituel – notre principal moyen de mobiliser des capitaux-nous avons développé plusieurs autres outils pour attirer les investissements. L’un d’entre eux est le Programme de portefeuille de prêts conjoints (MCPP), qui consiste en une enveloppe de 1,6 milliard de dollars réunie auprès de trois sociétés d’assurance pour investir aux côtés de l’IFC dans des projets d’infrastructure à travers le monde.

Nous utilisons également, le cas échéant, un financement mixte, c’est-à-dire un financement concessionnel des gouvernements donateurs et des entités ayant des objectifs de développement spécifiques. En outre, IFC Asset Management Company, notre mécanisme de mobilisation et capitaux privés agit en tant que gestionnaire de fonds afin d’investir des produits d’actions pour le compte de plusieurs entités souveraines du secteur des infrastructures.

Quelles précautions ou mesures les pays africains devraient-ils prendre pour une gestion optimisée des projets d’infrastructure ?

La prudence et la discipline dans la sélection des fournisseurs sont essentielles. Les gouvernements devraient tenir compte de tous les avantages économiques et les coûts des projets d’infrastructure et prendre en considération leurs incidences environnementales et sociales.

La transparence est essentielle dans le processus de passation de marchés. La preuve en est que les projets financés dans le cadre d’appels d’offres ouverts et concurrentiels sont réalisés à des coûts nettement inférieurs aux projets négociés bilatéralement.

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Notre approche par défaut consiste à privilégier appels d’offres concurrentiels s’ils peuvent être gérés efficacement. Ceci dit, dans certaines circonstances, des processus non concurrentiels peuvent également être envisagés. Enfin, la création d’un environnement propice aux affaires pour attirer les investissements privés contribue à la réussite des projets d’infrastructure. Cela se traduit par des politiques industrielles claires et crédibles et des régimes fiscaux incitatifs pour les secteurs vers lesquels un gouvernement veut attirer davantage d’investissements.

Quels sont les projets et les priorités de l’IFC pour l’Afrique en 2019 ?

Nous voulons nous concentrer sur la création de marchés et le développement de projets sur les marchés les plus difficiles et les plus fragiles, où l’impact sur le développement est le plus important. Cela nécessite que nous collaborions avec un large éventail de parties prenantes telles que les régulateurs, les services publics, les sponsors et les partenaires. Nous devons continuer à innover et à faire preuve de créativité dans les solutions que nous proposons à nos clients et partenaires. Notre objectif principal est de nous engager en amont, c’est-à-dire au tout début des projets, pour constituer un portefeuille d’initiatives qui dynamiseront les marchés et contribueront à combler le déficit en infrastructures en Afrique.

Propos recueillis par Maimouna Dia