DISPARITION DE BABACAR TOURE: Le brave qui osa la presse privée

 

Je vais devoir trahir un secret de délibération du Conseil national de régulation (Cnra) et violer une déclaration sur l’honneur en tant qu’ancien membre de l’organe de régulation. Mais, la disparition de Babacar Touré m’oblige à ce manquement que me pardonneront le Cnra et d’anciens collègues de l’organe de régulation de l’audiovisuel du Sénégal.
Il y avait matière à fermer telle chaîne de radio ou telle autre de télévision… Président du Cnra, Babacar s’est battu crânement contre des collègues de l’organe de régulation pour qu’il n’en fût pas ainsi : « je suis journaliste, je ne peux cautionner, par ma signature, que d’autres journalistes perdent leur emploi ».

Jamais, il n’a voulu que le Cnra fût surnommé le « gendarme de l’audiovisuel ». Au lieu de soutenir l’échelon extrême et extrémiste du palier de sanctions contre des manquements dans l’audiovisuel, il préférait la sanction graduelle : la mise en demeure ; une seule fois la sanction pécuniaire. Babacar Touré alias BT raisonnait plus en avocat des médias qu’en père fouettard. De l’organe de régulation, il avait la même conception qu’un défunt bâtonnier de l’Ordre des avocats du Sénégal, le regretté Me Ogo Kâne Diallo, ancien avocat du groupe Sud communication, avait de la Justice : « Comme un fouet, elle doit d’abord siffler avant de frapper ».

J’ai connu BT, en 1988 ou 1989, à l’époque où Wal Fadjri voisinait avec Sud Hebdo dans un même immeuble de deux étages sur la rue Raffenel jouxtant l’hôtel Faidherbe. Alors, jeune journaliste à Walf, je montais de temps en temps à Sud et c’est à cette occasion que BT et moi avions fait connaissance. Et c’est au Cnra qu’il m’a dit avoir apprécié mon écriture et mon travail de journaliste culturel.

Derrière son apparence ours, il était d’un si joli cœur ; il n’avait rien d’un violent. Il m’entourait d’une affection touchante que lui-même m’a avouée un jour au Cnra, la même affection – que j’ai, comme un don de Dieu – de plus âgés que moi. Au point qu’un jour un ami me dit qu’il y a en moi quelque chose d’indéfinissable, qui me valait toujours l’affection d’aînés. Ça persiste aujourd’hui avec mon grand frère Bira Kâne Sène à qui je suis lié par la même amitié qu’il entretenait avec Babacar Touré.

M’étais-je pris les pieds dans un câble qu’il sursautait, inquiet : « Mbaa gaaniou woo !? » (tu ne t’es pas fait mal !?). C’était cela – une infime partie – Babacar Touré avec moi. Toujours attentif ; étais-je alité à l’hôpital qu’il accourait jusque dans ma chambrette, puis envoya par son gendarme garde du corps un appareil de chauffage portatif tout neuf dans son emballage pour me réchauffer les mains et les pieds. Je me tais sur le reste pour ne pas blesser ce qui fut sa discrétion dans ses élans du cœur.

BT ne fut pas qu’un journaliste, il fut pionnier de la défense de la presse. Certes la presse privée existait déjà au Sénégal, mais BT apporta à travers la création de Sud Magazine (qui de mensuel devint hebdomadaire, puis quotidien, puis point de départ d’un grand groupe de presse, Sud Communication qui porta le projet d’un institut de formation au journalisme et à la Communication (Issic). Et le projet avorté de rapatrier de France au Sénégal la chaîne de télévision Lca du groupe Sud.

Pionnier de la presse privée d’un nouveau format et d’une nouvelle conception qui font florès et ont inspiré toute la presse privée sénégalaise d’aujourd’hui. C’est lui qui, par sa fougue et sa conviction, consacra les quatre journaux, en l’occurrence Sud Hebdo, Wal Fadjri, Le Cafard Libéré et Le Témoin, appelés « les quatre mousquetaires.

Il avait une conception apostolique de la presse et ses vérités contribuèrent à vulgariser la presse privée à travers le Sénégal et, pour, ainsi dire, l’Afrique. Et cet engagement apostolique dans les médias privés, lui valut un carnet d’adresses riche comme tout journaliste aurait aimé en avoir ; et, en contrepartie, son numéro de téléphone resta toujours accessible parce que à la disposition de tous. Rares, très rares sont les personnalités de cette stature qui ont accepté de donner ainsi leur numéro de téléphone.

Tout cela, et tant d’autres raisons, m’arrachent ce cri de douleur partie du cœur et que j’ai eu à poster sur ma page Facebook dès tombée la nouvelle de la disparition d’un grand frère le 26 juillet 2020.
« Oh, doyen Babacar Touré, cher président,
« Pourquoi donc ? Pourquoi ? Je m’arrête là pour ne pas blasphémer en posant des interrogations sur une volonté divine que nul mortel, nul croyant ne doit essayer de percer. Votre mort sera un mystère et une volonté divine pour nous croyants en Dieu.
Votre disparition si subite est énorme, dévastatrice… Cette affection qu’il avait pour moi et qu’il reconnut un jour au Cnra… Son souci de toujours pour ma santé, son très généreux appui… Je ne sais quoi dire, les mots ne viennent pas…Quant aux larmes… elles sont intarissables…

Dors, doyen, dors sous la garde de Dieu. Vous êtes un de ces Justes auxquels Dieu promet le repos. Vous avez mérité la bienveillance du Tout-Puissant. Amen. »
Jean Meïssa DIOP
Walf N° 8501 du 28 juillet 2020

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