Chronique de la présidentielle par Babacar DIOUF – Acte 5: Macky Sall, la victoire du sabre.

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"Peu importe qu' un chat soit blanc ou noir, pourvu qu' il attrape les souris" disait Deng Xiaoping. Macky Sall et son camp semblent s'inspirer de cette maxime.
La Commission Nationale de Recensement des Votes puis le Conseil Constitutionnel l'ont déclaré vainqueur de la présidentielle dès le premier tour avec un score de 58%. Le "G4" a "rejeté" ces résultats et n'a pas reconnu le président nouvellement élu, mais n'a pas non plus fait de recours au Conseil Constitutionnel. En réalité, il n'a pas des preuves suffisantes qui pourraient permettre de gagner une bataille juridique. Le président sortant égalera son prédécesseur au nombre de mandat (2) et à la durée au pouvoir (12ans).

Cette élection était cruciale pour le président sortant, une perte du pouvoir serait lourde de conséquences car son contentieux avec l'opposition était très profond. Les enfants n'ont pas encore travaillé, madame la première dame est très sollicitée, le frère est trempé dans le pétrole, les oncles, les beaux-frères et les autres parents et amis sont accusés d'avoir profité des derniers publics. Dans ces conditions, perdre le pouvoir face à Idrissa Seck, qui voudrais prendre une revanche sur les ex frères libéraux ou Ousmane Sonko radié de la fonction publique et qui pourrait demander des comptes, serait un très gros risque. Compte tenu de tous ces éléments, le président s'est donné les moyens de remporter l'élection présidentielle.

La terrain politique n'est ni un lieu de culte (mosquée, église ) où on pense à Dieu, ni une école où on inculque des valeurs, ni un espace privé où on pourrait incarner des principes. Il est un espace où triomphe la ruse et les compromissions. Mamadou Dia, Cheikh Anta Diop, Ibrahima Fall, etc, qui incarnaient des valeurs en politique n'ont finalement pas réussi.

Macky Sall a du "mérite politique". Il a réussi à avoir l'allégeance du PS de Tanor et de l'AFP, à emprisonner Khalifa Sall qui régnait sur Dakar, le plus gros bastion électoral du pays, à exiler Karim Wade, l'héritier de son père. Avec les deux premiers, il a utilisé la carotte mielleuse de l'Assemblée nationale et du HCT, avec les deux derniers, il a utilisé le sabre. Contre Khalifa, il utilise l'appareil judiciaire, chose très rare, lors du procès, c'est le procureur de la République lui même qui gère le dossier Khalifa alors qu'habituellement ce sont ses substituts qui le font.

Contre Karim, après avoir réussi à l'exiler par le "protocole de Reubeuss", son ministre de l'intérieur le radie des listes électorales. Ainsi, il atteint ses objectifs car l'électorat de Khalifa a éclaté, ce qui lui a profité (je le disais dans un article que j'avais écrit avant la campagne). Celui du PDS a aussi éclaté et a profité au président sortant. Wade père qui menaçait de brûler les urnes est finalement neutralisé par "la diplomatie de la compromission" qui triomphe à Conakry. Le protocole de Reubeuss serait dépoussiéré à Conakry.

D'éminents responsables de l'APR ont avoué qu' un second tour aurait lieu si Khalifa et Karim participaient aux élections, en les écartant de la course il a tracé un gros boulevard.
En dehors de l'élimination de ces deux cadors, le président doit sa victoire à beaucoup d'autres facteurs. Les propos que le ministre Ali Ngouille Ndiaye avait tenu à la 2STV ont été traduits en actes.

Des milliers d'électeurs, particulièrement des primo- votants ont été privés de leur droit de vote, ce qui était bien calculé car ces électeurs sont clairement des jeunes aspirant au changement. Parallèlement, les responsables étatiques ont tout fait pour inscrire tous leurs militants et récupérer leurs cartes d'électeur. Les ministres et autres responsables apéristes qui déclaraient devant les télévisions qu'ils n'ont pas pu voter, ont juste servi à justifier le coup monté par les autorités.

Les manœuvres des autorités du ministère de l'intérieur se sont traduites par la mise à l'écart de la CENA qui devrait pourtant piloter le processus. Son porte parole a avoué qu'il y avait de fausses cartes d'électeurs et sur lequel, la CENA n'a aucun contrôle. Les centres d'état civile ont délivré des extraits de naissance à un rythme extraordinaire. Très probablement il y a de faux extraits comme c'est souvent le cas au Sénégal. Cette question va plus tard resurgir autrement.

Les nombreuses cartes d'électeur qui se sont retrouvées entre les mains de responsables de l'APR indiquent la complicité de l'administration. L'affectation arbitraire du procureur du tribunal de Mbour qui avait déféré la militante de l'APR, voleuse des cartes d'électeur, avait fini de convaincre les Sénégalais de la volonté de l'Etat à écraser toute personne qui se dresserait devant le boulevard du second mandat.

Mais la validation, par les autorités judiciaires, du vote de Touba qui avait commencé vers 20 heures lors des législatives, énonçait déjà une inféodation de la justice à l'exécutif. Ce dernier a rompu après le principe général et impersonnel de la loi, en augmentant l'age de la retraite d'une catégorie très minoritaire de magistrats à 68 ans. Ceux-ci étaient indispensables à la validation du second mandat en cas de contentieux post-électoral.

Un des autres facteurs déterminants dans la victoire est l'argent. D'abord, les responsables de l'APR ont fait comprendre à la population du monde rural que si Macky Sall perd le pouvoir, les bourses sociales vont être arrêtées.En outre,en cas de victoire, elle ne rembourserait pas l'argent de la DER/F. Une population pauvre et peu instruite est facilement prise dans ces filets. A Dakar, la première dame, le ministre des finances et le maire de Guédiawaye ont dépensé à des niveaux qui dépassent la décence républicaine. Sans aucun doute, le budget de campagne de 3,2 milliards a été largement dépassé.

Sur la question des enfants qui auraient voté au Fouta, je n'ai aucune preuve pour le confirmer, mais des témoignages m'ont permis de comprendre qu'il y a de la fraude qui a toujours prévalu dans certaines parties du Sénégal. En guise d'exemple: un enseignant m'a confié qu'il a servi dans une zone (pas sous ce régime) où on les (les enseignants) laissait en rade et prenait leurs élèves (du collège) qui siégeaient dans les bureaux de vote. C'est scandaleux !

Une victoire acquise face à une opposition timorée, une administration complice, un électorat majoritairement matérialiste. Mais en politique, la victoire n'a pas de coût, ni de couleur quelle que soient les conditions, elle est toujours belle. L'opposition a effectivement perdu l' élection et le président sortant l'a gagnée au prix d'une détermination incroyable.

On l'accusait d’être l'auteur de la victoire de Wade au premier tour en 2007, par des pratiques peut-être moins fines, il passe au premier tour en 2019. Certainement, après sa retraite politique en 2024, il pourrait devenir un consultant international sur les questions électorales, notamment sur la stratégie de gagner au premier tour.

Babacar Diouf, professeur HG au lycée de Nguékokh.