Cet après-midi avec BT… (Par Barka Ba)

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Parti couvrir en 2015 la dernière élection présidentielle guinéenne pour le compte de la TFM, je reçois ce matin-là le coup de fil de Bakary Domingo Mané, lui-même envoyé spécial du journal Sud dans la capitale guinéenne. Le confrère me demande de me rendre d’urgence au palais présidentiel où Alpha Condé, le président sortant, candidat à sa succession, souhaite rencontrer la presse sénégalaise. Bien évidemment… Un journaliste ne laisse pas passer pareille occasion. Aussitôt dit, aussitôt fait, nous sommes dans un taxi, le cadreur Hamza Diallo et moi : direction, « Sekhoutoureya ». Une dizaine de confrères sont déjà présents, dont Domingo, Alassane Samba Diop ainsi que Pape Alé Niang.
Et là, ô surprise, je me retrouve nez à nez avec …Babacar Touré. Le professeur Albert Bourgi et lui sont les chefs d’orchestre de cette rencontre. Le monstre sacré de la presse sénégalaise m’accueille avec chaleur et courtoisie. Alors que le protocole refuse de laisser entrer le cadreur au motif que c’est un entretien destiné à rester privé, Babacar, avec autorité, passe outre et introduit Hamza dans le salon où les confrères sont déjà en place. Pour couronner le tout, il m’installe juste à côté du président guinéen. Mieux, ou pire, c’est selon, BT me demande de répondre, au nom de la délégation sénégalaise, au discours de bienvenue du chef de l’Etat guinéen. Je suis dans mes petits souliers et décline poliment l’offre, sous prétexte que des confrères plus capés méritent plus que moi cet honneur qui est en réalité un redoutable exercice. Pour toute réaction, BT se contentera de se moquer gentiment de ma timidité.
Cet épisode surréaliste de l’élection guinéenne renforcera mon respect et ma considération pour ce personnage mythique de la presse sénégalaise que j’épie de loin depuis toujours.
En fait, disserter sur les déflagrations éditoriales de Babacar Touré dans Sud est notre immuable rituel depuis le lycée. Aliou Goloko, Bounama Guissé et moi, gardons encore la ferveur des talibés de dâra qui s’extasient des lumières du maître coranique : « Boy t’as vu ? BT a encore écrit ! ». Et nous ne nous lassons toujours pas de disséquer ses moindres tournures, saisir les nuances, lire entre les lignes… Les écrits de Babacar Touré étant à chaque sortie des chefs d’œuvre d’érudition qui respirent la virtuosité, paragraphe après paragraphe.
Et puis, il y a quelque mois de cela, Babacar Touré récidive. Cette fois-là, il m’invite tout un après-midi avec lui dans sa résidence de Ngaparou. L’essentiel de notre discussion gravite autour de l’incroyable saga de Sud. Il m’explique dans les moindres détails comment avec Abdoulaye Ndiaga Sylla, Ibrahima Fall « Petit Chef », Sidy Gaye, rejoints plus tard par d’autres signatures devenues prestigieuses, ils démarrent l’aventure de Sud.
Sa finesse d’esprit et sa capacité hors pair sont manifestes, d’emblée. Il sait s’adapter aux situations les plus improbables pour faire avancer sa barque en évitant les nombreux écueils. Avec simplicité, il me narre aussi les circonstances qui lui servent des scoops telluriques, comme l’entretien avec le président Senghor, après son départ du pouvoir.
Sud, sous la houlette de Babacar Touré, est pour moi, avec Wal Fadjri, l’une des écoles de journalisme que je n’ai jamais eu la chance de fréquenter.
L’occasion étant trop belle, fasciné depuis toujours par l’abondante offre éditoriale de ses commentateurs attitrés, je le titille alors sur son parcours politique et celui de ses autres compagnons. Et c’est là, dans un grand éclat de rires, qu’il me révèle ce qui est pour lui une évidence mais que le jeunot que je suis à l’époque ne peut pas saisir dans les années 90 : à de rares exceptions, beaucoup des pointures et signatures de Sud, à commencer par lui-même, sont encartés dans une vie antérieure à And-Jëf, à la Ld ou au Pit. C’est avec un tel background que Sud devient une puissante machine de guerre intellectuelle, prolongeant intelligemment les luttes démocratiques. Au point de servir de matrice incontestable à l’alternance du 19 Mars 2000.
Après cette visite à Ngaparou, j’ai encore la surprise de recevoir par mail de BT, un dossier consacré aux détenus de la prison d’Oualata en Mauritanie, victimes d’une impitoyable répression de la part du régime raciste du colonel Taya. A mon grand étonnement, parmi les prisonniers dont les portraits ornent ce reportage exceptionnel, figure le lieutenant Mamadou Kane. Commandant des blindés à l’époque, désigné comme putschiste, il perdra trois de ses compagnons d’armes dans cette cabale. Rencontré à Nouakchott et rescapé de l’enfer d’Oualata, Kane me révèle lors du tournage du documentaire, qu’un certain …Babacar Touré, en compagnie d’une délégation d’Amnesty Internationale, est venu jusqu’à Oualata pour témoigner de leurs conditions de détention.
Et dans un de ses derniers papiers envoyé par WhatsApp, jouant son rôle d' »avertisseur d’incendie » pour citer Walter Benjamin, Babacar Touré évoquera certains épisodes très douloureux de la tragédie qui se joue en 1989 entre le Sénégal et la Mauritanie. Il y exprime son inquiétude à propos du cercle de feu sous-régional qui menace en permanence nos frêles États.
À l’annonce de son décès, passée la sidération, je suis envahi par le sentiment de perdre une occasion unique d’aller encore m’abreuver à une source intarissable et dont chaque anecdote est une leçon de journalisme voire d’humanisme, de vie, tout court.
Avec BT, le Sénégal perd l’un de ses plus lumineux sujets et de ses plus puissants cerveaux.
Qu’Allah le Tout-puissant, Maître de nos destins, lui rétribue sa générosité incommensurable et lui accorde la félicité de ceux qui ont bien mérité de leur patrie.

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