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Sexisme au lycée militaire de Saint-Cyr : « C'est un serpent de mer »

Le général de corps d'armée Philippe Chalmel, spécialiste des ressources humaines, a terminé sa carrière voici quelques mois comme conseiller militaire du gouvernement. À ce poste, il fut notamment chargé d'un rapport sur les lycées militaires, remis au ministre Jean-Yves le Drian en 2016. Il revient pour Le Point sur l'enquête édifiante de Libération qui révèle des cas de harcèlement sexiste dans les classes préparatoires au lycée militaire de Saint-Cyr-l'École (Yvelines). Il propose que davantage de femmes soient intégrées à l'encadrement de ces établissements, tout en admettant que ces problèmes sont récurrents et ressurgissent régulièrement.

Le Point : Vous avez lu dans Libération les témoignages sur les cas de harcèlement sexiste qui se sont produits au lycée militaire de Saint-Cyr-l'École. Qu'en avez-vous pensé ?

Philippe Chalmel : Je les ai lus et je comprends que des incidents se seraient produits au sein de classes préparatoires aux grandes écoles. Autant je peux le regretter, autant je ne saurais dire que je suis étonné. S'ils devaient être confirmés par la justice, il s'agirait d'inacceptables dévoiements, qui se sont déjà produits par le passé. C'est un serpent de mer qui ne cesse de ressurgir, une hydre dont il faut sans cesse couper les têtes.

Pouvez-vous rappeler ce qu'est un lycée militaire ?

Il s'agit de six établissements scolaires secondaires offrant un internat de longue durée et dépendant du ministère des Armées : l'école des pupilles de l'air à Grenoble dépend de l'armée de l'air, le collège naval de Brest est géré par la marine nationale et les quatre autres établissements – La Flèche (Sarthe), Saint-Cyr-l'École (Yvelines), Autun (Saône-et-Loire) et Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône) – dépendent de l'armée de terre. Deux d'entre eux, à Autun et à Grenoble, comptent également des collèges et la scolarité y débute donc en sixième. En 2015, les six établissements comptaient au total 4 289 élèves.

Ces établissements sont-ils, à vos yeux, nécessaires ?

Chargé de ce dossier au cabinet militaire de M. Jean-Yves Le Drian (alors ministre de la Défense, NDLR) en 2016, j'ai acquis deux convictions très fortes. La première, c'est que ces lycées apportent une réponse unique et irremplaçable à la sujétion unique des militaires : leur disponibilité constante, en tout temps et en tout lieu. Ces contraintes vont en s'aggravant avec la multiplication des opérations extérieures et intérieures. Ces missions se traduisent par des absences fréquentes du foyer du père ou de la mère de famille et parfois des deux simultanément, puisque nous avons de plus en plus de couples de militaires. 60 % des femmes militaires mariées le sont avec un militaire et un tiers des enfants de militaires naissent hors mariage. Le second point concerne le statut social des parents. Naguère, les lycées militaires pouvaient être accusés par certains d'être des « éléments de confort » pour les familles d'officiers. Ces accusations sont démenties par les réalités d'aujourd'hui : depuis la professionnalisation des armées et l'augmentation du nombre d'engagés, les simples soldats ont l'âge de fonder des familles. Leurs enfants ont toute leur place dans les lycées militaires. Or ces derniers ont une particularité exclusive : ils sont les seuls à proposer des internats de longue durée où les jeunes peuvent rester durant les week-ends et les vacances scolaires.

J'ajoute que ces lycées sont partiellement ouverts aux enfants de fonctionnaires civils et aux jeunes de zones défavorisées. Je n'oublierai jamais cette jeune fille, élève de terminale, qui était dans ce cas et ne souhaitait pas poursuivre une carrière militaire, et qui m'a dit durant la rédaction de mon rapport : « Je ne savais pas qu'on pouvait apprendre à aimer son pays. » Nos lycées, en plus de l'apprentissage de savoirs, proposent, en effet, une éducation périscolaire au savoir-être après les cours, avec un encadrement présent le soir et le week-end.

Revenons aux problèmes dénoncés à Saint-Cyr-l'École. Durant votre enquête, les aviez-vous perçus ?

Pour commencer, je vous fais observer que ces cas récurrents se sont produits dans des classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE). Évitons donc les amalgames en jetant la suspicion sur l'ensemble des établissements.

Mais alors, d'où ces actes d'une gravité exceptionnelle viennent-ils  ?

Ils touchent des post-adolescents vivant une militarité fantasmée, où les femmes n'ont pas leur place. Ces jeunes ne perçoivent pas que leur attitude est à l'opposé de ce qui se passe dans les armées, où des femmes se trouvent aux côtés des hommes, en première ligne. La réalité est là : nos forces sont composées d'hommes et de femmes, auxquelles aucun poste n'est fermé. Le sexisme existe et revient parfois, c'est vrai, et il convient alors de le décapiter sans faiblesse. J'observe que la réponse du commandement tient en deux mots : tolérance zéro.

Féminiser l'encadrement est une manière de faire comprendre aux écervelés que l'armée sans femmes dont ils rêvent serait une ineptie.

Ces réponses sont-elles suffisantes ?

Elles ont toujours été immédiates. Elles ont toujours été fortes. Elles se sont traduites par des exclusions définitives et même par des fermetures de classes. Ces attitudes ont également été réprimées de façon préventive par le commandement de proximité, y compris si elles se sont produites dans le « brouillard » de la vie quotidienne, éventuellement hors de l'enceinte du lycée, lorsque les choses pourraient passer « sous le radar ». Tous les échelons sont attentifs : les directions des ressources humaines des différentes armées, les inspections des armées – je peux en parler puisque j'ai été inspecteur. Le contrôle général des armées prend ce problème en considération avec la cellule Thémis, mise sur pied en 2014.

Remis en 2016, votre rapport sur les établissements d'enseignement de la défense évoque ces problèmes. Que préconisez-vous ?

Il conserve son actualité et j'y propose quelques avancées, concernant précisément les CPGE. Je suggère que des femmes officiers et sous-officiers possédant un fort charisme et une crédibilité opérationnelle y soient davantage affectées. Ces choix sont appliqués de longue date à l'école de l'air : quand j'y suis passé en 2015, 20 % des effectifs des CPGE étaient composés de jeunes filles, alors que l'encadrement était à 50 % féminin, ainsi que l'intégralité du personnel de direction. C'est à mes yeux une manière de faire comprendre aux écervelés, complètement à côté de la plaque, que l'armée sans femmes dont ils rêvent serait une ineptie.

Ces faits inadmissibles, qui se déroulent au sein des classes préparatoires aux grandes écoles, ne doivent pas jeter l'opprobre sur nos lycées de la défense.

Les révélations sur Saint-Cyr-l'École concernent des faits datant de plusieurs mois. Les témoignages sont terrifiants, d'autres apparaissent sur les réseaux sociaux. Et ça continue. La ministre Florence Parly parle d'«  agissements inacceptables » qui « se poursuivent ». Comment y mettre fin ?

C'est au commandement que revient la charge de traquer ces comportements, avec la plus grande énergie. Je remarque toutefois que le lycée militaire où les jeunes restent le plus souvent le week-end, à savoir celui d'Autun où l'encadrement périscolaire est important, semble peu concerné par ces phénomènes.

Je constate que ces actes intolérables se produisent le plus souvent en dehors des heures de cours, à l'extérieur, notamment durant les week-ends, les vacances, avec des pseudo-rites initiatiques pouvant être sexistes qui se produisent à l'insu du commandement, malgré leur interdiction légale. De plus et malheureusement, il est vrai que certains faits graves sont difficiles à identifier. Je pense, par exemple, à cette pratique insupportable dite de « l'indifférence courtoise », consistant à ne pas parler aux jeunes filles et à ne pas les voir, et ainsi à les écarter.

Vous évoquez également le « dévoiement des traditions » ? Ce phénomène est-il prégnant dans les lycées militaires, voire dans les forces ?

Il peut arriver qu'il subsiste. Dans ce cas, l'armée de terre est plus touchée et des mesures ont été prises depuis longtemps. Elles concernent notamment la formation des officiers et le choix du personnel d'encadrement de ces jeunes élèves-officiers, aux écoles de Coëtquidan. Il fallait éviter les manifestations d'auto-reproduction de ce genre de comportements. Ces faits inadmissibles, qui se déroulent au sein des classes préparatoires aux grandes écoles, ne doivent pas jeter l'opprobre sur nos lycées de la défense, qui apportent une réponse unique à une sujétion unique, la disponibilité en tout temps et tout lieu des parents. Une réponse ferme, forte et immédiate reste le meilleur moyen de lutter contre ces pratiques en total décalage avec la vie réelle de nos armées.

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