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Présidentielle au Cameroun : vers une troisième crise ?

«Ce n’est pas encore l’apocalypse, mais le début d’une terrible partie d’échecs dont le peuple est le pion», notait, lundi en fin de journée, un blogueur camerounais sur Twitter. Florian Ngimbis faisait référence au coup de théâtre qui a marqué le lendemain de l’élection présidentielle au Cameroun. Celle qui s’est déroulée ce dimanche opposant le président sortant, Paul Biya, au pouvoir depuis trente-six ans, à huit candidats. Or lundi en fin d’après-midi, l’un d’eux, Maurice Kamto, a surpris tout le monde en se déclarant vainqueur du scrutin, moins de vingt-quatre heures après la fermeture des bureaux de vote.

Ancien ministre, en rupture de ban avec le régime depuis 2011, Maurice Kamto fait partie de ces challengers qu’on n’attendait plus dans un pays depuis longtemps désabusé et fataliste. Et qui ont surpris en mobilisant les foules pendant leurs meetings de campagne. Bien plus, alors que l’opposition avait eu la faiblesse d’affronter en ordre dispersé ce scrutin à un seul tour, cet homme affable de 65 ans a en outre réussi l’exploit, bien qu’à la dernière minute vendredi, de rallier à sa candidature un autre poids lourd de la campagne, Akere Muna, bâtonnier et juriste international, de surcroît anglophone dans ce pays bilingue où la minorité anglophone représente 20% des 25 millions d’habitants.

Impopularité dévastatrice de Paul Biya

Kamto avait donc d’indéniables atouts lors de ce scrutin pourtant inégal, organisé par une commission électorale et une administration, toutes deux entièrement acquises au chef de l’Etat sortant. Sans compter la machine de guerre du parti au pouvoir, le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC) omniprésent jusque dans les villages les plus reculés.

La machine se serait-elle un peu rouillée ? C’est ce que pensent certains observateurs camerounais qui considèrent qu’on sous-estime l’impopularité dévastatrice de Paul Biya dans un pays plongé dans un inexorable déclin, depuis plus de trente ans. Et qu’on ne mesure pas non plus «l’incompétence des cadres du parti dans la campagne qui ont remplacé la vieille garde autour de Biya», souligne un Camerounais à Paris, où la diaspora a copieusement sifflé un dignitaire du régime, venu voter dimanche à l’ambassade.

Lire aussi Maurice Kamto a «la certitude d'une victoire incontestable»

Sur place, on entend parfois le même discours : «D’habitude, les élections au Cameroun se gagnent par l’achat de voix. Et bien sûr aussi par le bourrage des urnes, en fonction de la différence entre inscrits et votants. Les élites locales utilisant à leur profit, les voix de ceux qui n’ont pas voté. Mais cette fois-ci, ça va être plus compliqué», confirme Pierre, joint par téléphone, qui est allé voter dans son village au sud du pays.

Pour s’y rendre, depuis Douala, la capitale économique, cet entrepreneur aurait pu prendre sa voiture. Il le faisait encore il y a quelques années pour un trajet de moins de deux heures. Mais cette fois-ci, il a dû prendre le train : «Car la route est désormais tellement mauvaise qu’elle n’est plus praticable dès qu’il pleut», déplore-t-il. «Et cette situation est encore plus pénalisante pour les paysans de mon village qui se retrouvent coupés du monde, ne peuvent plus aller vendre leurs récoltes en ville. Et on voudrait qu’ils votent une fois de plus pour Biya ? Un grand nombre d’entre eux m’ont avoué avoir pris l’argent offert par les autorités locales sans suivre pour autant leurs consignes de vote en faveur du Président», assure-t-il.

«Quant au bourrage des urnes, les militants de l’opposition sont plus attentifs cette fois-ci et les réseaux sociaux leur ont permis de donner l’alerte plus rapidement», ajoute Pierre. De fait, dès dimanche soir, les réseaux sociaux répercutaient tous les griefs des électeurs et accusations de fraudes qui s’accumulaient au fil des heures.

«Les Camerounais ont changé»

Reste qu’en se déclarant tout de suite vainqueur du scrutin, Maurice Kamto engage effectivement «une terrible partie d’échecs», grillant la politesse aux autres candidats et surtout au Conseil constitutionnel, acquis au chef de l’Etat sortant mais en principe seul habilité à prononcer les résultats officiels dans une durée de quinze jours.

Sa sortie impromptue, aussitôt rejetée comme «hors la loi» par le ministre de la Communication, a aussi fait parfois grincer des dents dans les rangs de l’opposition, où certains réclament déjà les preuves de cette victoire annoncée. Certains observateurs s’avouent eux aussi sceptiques : «Je ne vois pas comment Kamto aurait pu gagner dans le grand nord, ni même au sud et à l’est. Sans parler des zones rurales, où le tribalisme est exacerbé», note le journaliste Jean Bosco Talla depuis Yaoundé.

Dans un pays souvent agité par les démons ethniques, Kamto a, pour certains, le tort d’être bamileke. L’ethnie la plus nombreuse mais aussi la plus souvent stigmatisée. «Les Camerounais ont changé, ils ne se laissent plus piéger par les vieilles recettes», conteste de son côté le cinéaste Jean-Pierre Bekolo qui, bien que beti (l’ethnie du président), soutient ouvertement Kamto. Reste que la déclaration de victoire d’un autre candidat, Cabral Libii, lundi soir sur Facebook, n’a fait qu’ajouter à la confusion ambiante.

Et c’est bien un bras de fer qui pourrait désormais s’imposer au Cameroun, faisant redouter une crise post-électorale. Une situation qui rappelle l’élection de 1992, lorsque le challenger de Paul Biya, l’anglophone John Fru Ndi, avait lui aussi revendiquer la victoire. Pour beaucoup de Camerounais, ce scrutin-là représente encore aujourd’hui la dernière occasion (ratée) de chasser Biya du pouvoir par les urnes.

Guérilla sécessionniste

Mais cette fois-ci, la crise politique qui se profile se rajouterait aux deux crises auxquelles est confronté le pays. Celle qui sévit au Nord, où après des années de négligence, cette vaste région sahélienne est devenue le sanctuaire de jihadistes venus du Nigeria voisin, qui sèment tout autant la terreur que les forces armées censées les combattre. Celle aussi qui s’est imposée plus récemment des deux régions anglophones du pays, le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, soumises à une guérilla devenue sécessionniste à force d’être réprimée aveuglément par les forces de l’ordre. Dimanche, le vote n’a pas pu s’y tenir dans un nombre écrasant de localités vidées de leurs habitants.

Le Cameroun pourrait-il survivre à cette triple crise ? Avec à sa tête un président âgé de 85 ans, dont les lieutenants nient jusqu’aux troubles qui ont perturbé le scrutin dans la zone anglophone ? Voilà bien de cette «terrible partie d’échecs», dont «le peuple est le pion», qui se jouera dans les prochains jours. A condition que Maurice Kamto soit suivi dans son pari de contester sans attendre la victoire imposée du second plus ancien chef d’Etat encore au pouvoir en Afrique.

Maria Malagardis

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