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Le long combat des militants africains pour décoloniser les rues de ..


Rue du Togo, du Cameroun ou encore du Ghana : au détour d’une dizaine d’artères, l’Afrique surgit dans le quartier résidentiel sans charme de Wedding, dans le nord-ouest de Berlin. Cet Africanisches Viertel (« le quartier africain »), comme le surnomment les riverains, fait bondir Mnyaka Sururu Mboro, fondateur de l’association Berlin Postkolonial : « Il ne mérite qu’un seul nom, le quartier colonial ! », tonitrue l’enseignant à la retraite d’origine tanzanienne dans un café des alentours où le même Formica semble sommeiller depuis 1978, année où il a posé ses valises dans la capitale allemande.

Alors qu’on lui vantait un Berlin-Ouest ouvert sur le monde, idéal pour y poursuivre ses études, il découvre qu’on y glorifie le passé colonial allemand. « Cela n’avait rien d’un hommage à l’Afrique, comme je l’ai d’abord naïvement cru, se souvient-il. La rue Transvaal évoque la colonie sud-africaine où vivaient les Boers, colons d’origine allemande, entre autres, et la rue Tanga un poste militaire d’Afrique orientale allemande. Ce sont tous des endroits qui évoquent implicitement la domination allemande sur le continent. »

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Trois toponymes sont sans équivoque : la rue Lüderitz, la place Nachtigal et l’avenue Peters, qui portent les noms de figures de l’histoire coloniale allemande ayant pris part, de près ou de loin, aux exactions perpétrées en Afrique. « Carl Peters était une véritable brute, il pratiquait des expéditions punitives où il torturait les populations locales qui ne voulaient pas lui céder ses terres », raconte Mnyaka Sururu Mboro. Il aura fallu près de quarante ans pour que l’enseignant voie la commission de la culture de l’arrondissement recommander, le 11 avril, que ces trois rues soient rebaptisées.

« Beaucoup pensent que le pays n’a pas eu de colonie »

Un soulagement pour celui qui a initié la première vague de contestations dans les années 1980. « Avec un groupe d’amis africains, nous avions fabriqué de faux noms qu’on avait collés sur les panneaux de rue et personne ne s’en était rendu compte ! », sourit-il. Le mouvement prend de l’ampleur dans les années 2000, soutenu par la deuxième génération de la diaspora africaine. Mnyanka Sururu Mboro crée alors l’association Berlin Postkolonial, qui plaide pour « une lecture critique de l’histoire coloniale allemande » et la disparition de cet « ingrat hommage » présent dans différents coins de la ville.

Mais l’association se heurte à la méconnaissance générale de la période et peine à imposer la question dans le débat public. « En Allemagne, on a consacré beaucoup de temps et d’énergie à parler de la seconde guerre mondiale, du nazisme et de la Shoah, et le colonialisme allemand est passé à la trappe, on n’en parle pas et on l’enseigne peu, regrette Christian Kopp, historien et militant au sein de l’association. D’ailleurs, dans les livres d’histoire à l’école, le sujet se résume à quelques pages. Beaucoup pensent que le pays n’a pas eu de colonie, à la différence de la France ou du Royaume-Uni. »

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Persuadés que leur lutte ne sera relayée qu’à coups d’actions de sensibilisation, les militants commencent à descendre dans la rue en 2007. Armés de frises, de cartes et de photos d’archives, ils organisent des visites guidées et racontent, au pied des panneaux de rue, les dessous de leur sombre nomenclature. « Cela permet d’éveiller les consciences, affirme Joshua Kwesi Aikins, l’un des guides de l’association. J’ai vu plusieurs habitants du quartier se mettre à pleurer pendant mes explications. »

Les visites ébranlent. Dérangent, aussi. Les militants sont pris à partie par des riverains qui les accusent de venir semer le trouble dans un quartier sans histoires. « Des gens sont venus me voir en me disant que je racontais n’importe quoi, que Lüderitz était une bonne personne, qu’il s’était rendu en Afrique et qu’il avait donné sa fortune aux populations », souligne, atterré, Abdel Amine Mohammed, un jeune Togolais membre de l’association.

Pour une reconnaissance du génocide en Namibie

A l’annonce, mi-avril, des nouveaux noms de rue retenus dans la liste soumise par les militants, ceux-ci ont pu célébrer le premier pas vers la victoire. La commission culturelle de l’arrondissement a choisi trois symboles de la résistance anticoloniale : Anna Mungunda, de la communauté herero, et Cornelius Frederiks, du peuple nama, pour la Namibie ; Rudolf Manga Bell pour le Cameroun. Elle a aussi proposé de faire figurer l’insurrection des Maji-Maji, soulèvement contre l’oppression coloniale en Tanzanie entre 1905 et 1907.

Un changement de perspective sur la période qui reflète une lente progression des mentalités, souligne Joshua Kwesi Aikins : « Le sujet est entré dans le débat public et les politiques réalisent enfin que l’ancrage du racisme dans ce pays et les discriminations raciales que subissent les communautés noires ont à voir avec ce type de commémorations, qui doivent cesser. » Quand le maire annoncera-t-il officiellement le changement des plaques ? « Cela pourrait prendre quelques mois et les riverains ont le droit de s’y opposer, mais il y a très peu de risques que cela arrive », affirme, confiant, Christian Kopp.

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Berlin Postkolonial n’en a pas pour autant fini de militer pour que l’Allemagne repense son passé colonial. Sur un autre front, l’association réclame depuis des années que l’Etat reconnaisse officiellement le génocide des Herero et des Nama entre 1904 et 1908 en Namibie. « Je suis fière qu’Anna Mungunda ait été choisie pour remplacer le nom d’un criminel », souligne Israel Kaunatjike, représentant de l’ethnie herero à Berlin, qui exige aujourd’hui excuses et réparations de la part de l’Etat allemand : « J’espère que la décolonisation des rues poussera le gouvernement à réaliser qu’il ne peut plus échapper à ses responsabilités. » Une plainte contre Berlin a été déposée devant un tribunal de New York, qui doit rendre son jugement en mai.

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