Au Kenya, une « mini-république de femmes » contre les violences ..

Après la tombée de la nuit, lorsque Mopukori, sans électricité, est plongé dans le noir et le silence, la faune sauvage est la plus grande menace. Une semaine plus tôt, un éléphant a franchi la clôture d’épineux qui entoure le village, brisant plusieurs branches du grand acacia, sans faire cette fois plus de dégâts. Parfois, les habitantes doivent aussi se protéger de la colère et de la brutalité des hommes. « Il y a peu de temps, mon petit ami est venu. Il voulait rester dormir, mais je n’étais pas d’accord car il avait bu. Nous l’avons chassé », raconte avec un mélange de tristesse et de soulagement Nasileen Letapo, 32 ans et trois garçons.

« L’homme et la femme doivent vivre ensemble »

L’autonomie de la communauté passe aussi par l’indépendance financière. Mopukori vit, comme n’importe quel village samburu, de l’élevage du bétail (même si le troupeau s’est réduit à quatre chèvres depuis la rude sécheresse de l’année dernière) et de la culture de petites parcelles arrachées à la plaine sèche et sablonneuse. Les femmes vendent aussi leurs colliers de perles aux touristes qui sillonnent les parcs naturels alentour, et qui laissent au passage quelques dons. Chaque shilling économisé permet de lancer une petite activité, de revente ou de confection, pour rapporter un peu plus d’argent. Un rôle traditionnellement dévolu aux hommes mais qui semble aujourd’hui évident aux résidentes de Mopukori.

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A Archers Post, une telle inversion des règles ne réjouit pas tout le monde. Dans cette bourgade poussiéreuse qui s’étend le long de la route nationale, les hommes sont partagés entre tolérance, indifférence et rejet. « Ce n’est pas acceptable, ces femmes combattent notre communauté », gronde John Lemasa, en démarrant sa lourde moto blanche.

Un peu plus loin, le pasteur Julius Lelesit, qui arbore boutons de manchettes et chemise mauve brillante, est bien embêté : « Je les autorise à venir à l’église, mais en tant qu’homme de Dieu je me dois de leur rappeler que l’homme et la femme doivent vivre ensemble. » Et cette figure tutélaire d’ajouter, sans trop y croire, à l’évocation des violences subies : « Nous avons pourtant un conseil chargé de résoudre les problèmes au sein des familles… »

Initiatives privées ou projets d’ONG

Dans la capitale, Nairobi, ces quelques villages samburu ne sont que vaguement connus. Personne ne peut dire combien il en existe à l’échelle nationale. « Il y en a très peu, ce sont des initiatives privées ou des projets d’ONG », affirme sans plus de chiffres Wangechi Wachira, qui dirige le Centre for Rights Education and Awareness (CREAW), une association de lutte pour les droits des femmes. Pour elle, la solution est ailleurs : « C’est à l’Etat de prendre en charge ces survivantes, la loi prévoit d’ailleurs de créer des refuges et nous allons continuer de nous battre pour que cela soit fait. »

Une loi de 2015 contre les violences domestiques devait en effet permettre la création de structures d’accueil à travers tout le pays. Un processus complexe dont les modalités sont encore mal définies, admet-on au sein de la Commission nationale du genre, chargée de conseiller l’Etat sur ces questions. Et d’autant plus laborieux qu’il dépend de la volonté politique et des ressources publiques.

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Le Parlement kényan a également adopté en 2011 une loi interdisant les mutilations génitales. Si une docteure de Machakos (au sud-est de Nairobi) a demandé devant la justice en janvier 2018 l’annulation de ce texte qu’elle juge discriminatoire à l’égard des femmes souhaitant respecter les rites – une requête renvoyée vers la Cour suprême –, l’excision est de moins en moins pratiquée, remplacée par une cérémonie symbolique ou tout simplement bannie. Les chiffres chutent lentement : actuellement, 20 % des femmes sont excisées, contre 30 % au début des années 2000. Mais de grandes disparités existent entre les zones urbaines et rurales. « Certains villages sont tellement isolés que la loi n’y est même pas connue ! » note Wangechi Wachira, du CREAW.

Au milieu de la plaine de Mopukori, Nepi confirme : « Avant, aucune femme ne pouvait être mariée sans être “coupée” ; maintenant, c’est peut-être une sur cinq, celles qui viennent de l’intérieur [du pays] », dit-elle, faisant frémir ses doubles boucles d’oreille d’un hochement de tête. La doyenne est optimiste mais les défis restent nombreux. Bon ou mauvais signe, les arrivées n’ont pas cessé. Mary, la mère de Bruce, une femme élégante aux cheveux déjà grisonnants, commence à réunir l’argent nécessaire pour construire un nouveau village. Sans attendre l’ouverture des refuges de l’Etat, dont elle n’a jamais entendu parler.